Terre profonde, terre lointaine, terre RF : le guide du radioamateur

Technique — Station

La prise de terre du radioamateur

Terre profonde, terre lointaine, terre RF : principe, mesure et utilité à la station

F4HXN JN33KW Puget-Théniers

Derrière le mot « terre » se cachent en réalité trois fonctions bien distinctes : la terre de sécurité électrique, la terre de protection contre la foudre et la terre radiofréquence. Les confondre est l’erreur la plus répandue chez les radioamateurs. Cet exposé fait le point sur la terre : pourquoi enfoncer un piquet à plusieurs mètres, comment mesurer sa résistance, et ce qu’elle apporte réellement — ou pas — à nos antennes.

Les trois terres du radioamateur

Terre de sécurité

Imposée par la norme NF C 15-100. Elle écoule les courants de défaut 50 Hz et permet le déclenchement du différentiel. Objectif : protéger les personnes.

Terre de foudre

Elle doit écouler des impulsions de plusieurs dizaines de kA en quelques microsecondes. Ici, la résistance mais aussi l’impédance (inductance des conducteurs) comptent. Objectif : protéger la station.

Terre RF

Le plan de référence des antennes asymétriques (verticales, long-fils). Attention : un piquet profond n’est pas une bonne terre RF. Objectif : faire rayonner l’antenne.

La résistivité du sol, point de départ de tout

La qualité d’une prise de terre dépend d’abord du sol dans lequel elle est plantée. On la caractérise par la résistivité ρ, exprimée en ohms-mètres (Ω·m). Plus ρ est faible, meilleure sera la terre. Les valeurs varient énormément selon la nature du terrain :

Nature du terrainRésistivité ρ (Ω·m)
Terrains marécageux1 à 30
Limon, humus10 à 150
Argile plastique≈ 50
Marnes et argiles compactes100 à 200
Calcaire tendre100 à 300
Sable siliceux200 à 3 000
Sol pierreux nu, éboulis1 500 à 3 000
Granit, grès, roche mère1 500 à 10 000

La résistivité varie aussi avec l’humidité et la température : un sol sec en été ou gelé en hiver peut voir sa résistivité multipliée par 3 à 10. C’est précisément ce constat qui justifie la terre profonde : en profondeur, l’humidité est plus stable, la température aussi, et l’on finit parfois par atteindre des couches géologiques plus conductrices, voire la nappe phréatique. Dans nos vallées des Alpes-Maritimes, entre alluvions en fond de vallée et roche calcaire ou marneuse à flanc de montagne, deux stations distantes de quelques centaines de mètres peuvent obtenir des résultats très différents avec le même piquet.

La terre : principe et calcul

Une terre profonde consiste à enfoncer verticalement un ou plusieurs piquets (acier galvanisé ou acier cuivré, Ø 14 à 25 mm) à une profondeur importante — 2 m au minimum, souvent 3 à 6 m à l’aide de piquets emboîtables enfoncés au marteau perforateur. La résistance d’un piquet vertical se calcule par :

R = ρ / (2πL) × [ ln(4L / d) − 1 ]
R : résistance de terre (Ω) — ρ : résistivité du sol (Ω·m) — L : longueur enterrée (m) — d : diamètre du piquet (m)

En pratique, on retient l’approximation bien connue des électriciens :

R ≈ ρ / L
Exemple : sol limoneux ρ = 100 Ω·m, piquet de 2 m → R ≈ 50 Ω. Le même piquet enfoncé à 4 m → R ≈ 25 Ω.

Deux enseignements importants découlent de cette formule :

a

Le rendement décroît avec la profondeur. Doubler la longueur ne divise la résistance que par deux au mieux ; le diamètre du piquet, lui, n’a quasiment aucune influence (il n’intervient que dans un logarithme). Inutile donc d’acheter des piquets énormes : mieux vaut plus long, ou plusieurs.

b

Les piquets multiples doivent être espacés. Deux piquets trop proches partagent les mêmes volumes de sol et leurs « hémisphères d’influence » se recouvrent. Règle pratique : espacement au moins égal à deux fois la longueur enterrée. Trois piquets de 2 m espacés de 4 m et reliés en triangle donnent typiquement R/2,5 environ, et non R/3.

La terre lointaine : la référence des 50 mètres

Une question naturelle se pose : jusqu’où le sol « compte-t-il » dans la résistance d’une prise de terre ? La réponse est contre-intuitive : presque toute la résistance est concentrée dans les tout premiers mètres autour du piquet. Le courant qui quitte l’électrode se disperse dans le sol à travers des coquilles hémisphériques concentriques de plus en plus grandes. La section de passage croît avec le carré de la distance, si bien que chaque coquille supplémentaire ajoute une résistance de plus en plus faible :

Surface du sol Piquet Coquilles équipotentielles — section de passage croissant en 2πr² dR = ρ · dr / (2πr²) Chaque coquille d’épaisseur dr ajoute une résistance qui décroît en 1/r² : la somme converge, loin ≈ plus rien

En intégrant ces contributions, on montre que pour une électrode de dimension a, environ 50 % de la résistance totale est contenue dans le premier mètre de sol, et près de 90 % dans un rayon d’une dizaine de fois la dimension de l’électrode. Au-delà, le sol n’ajoute pratiquement plus rien : il n’y a plus de résistance significative, donc plus de chute de potentiel. Toute cette région extérieure, appelée terre lointaine (ou terre distante, remote earth), est équipotentielle : c’est elle qui sert de référence 0 V à toutes les mesures.

Zone de résistance Distance au piquet (m) Résistance cumulée (%) 0 10 20 30 40 50 60 0 50 100 1 m ≈ 50 % 10 m ≈ 90 % ≈ 50 m : terre lointaine — référence 0 V

Pour un piquet domestique, ce plateau est atteint vers 20 à 50 mètres. La règle générale : la terre lointaine commence à environ 5 à 10 fois la plus grande dimension de la prise de terre. Un piquet de 2 m → 20 à 50 m ; un ceinturage à fond de fouille de 12 m → plutôt 60 à 100 m ; un maillage de poste HT de plusieurs dizaines de mètres → plusieurs centaines de mètres. Retenez que ce n’est pas une profondeur mais une distance horizontale, et qu’elle n’est pas fixe : elle grandit avec l’électrode. C’est cette notion qui fonde toute la méthode de mesure du paragraphe suivant : le piquet auxiliaire doit être planté dans la terre lointaine, hors de la zone de résistance, sans quoi la mesure est faussée.

Mesurer sa terre

Apparté

Ce sujet me ramène quelques années en arrière : dans ma vie professionnelle, j’étais chargé de la surveillance et de la mesure des réseaux de distribution chez ERDF (Enedis, ex-EDF). Telluromètre, piquets auxiliaires et bobines de fil à dérouler faisaient partie du quotidien, des terres de postes de distribution aux prises de terre du neutre. La boucle est bouclée : les mêmes gestes servent aujourd’hui la station F4HXN.

Une terre non mesurée est une terre inconnue. La valeur évolue avec les saisons ; l’idéal est de mesurer en été, en période sèche, pour connaître le cas le plus défavorable. Trois méthodes principales existent.

La méthode de chute de potentiel, dite « des 62 % »

C’est la méthode de référence, celle du telluromètre (mesureur de terre 3 pôles). L’appareil injecte un courant alternatif basse fréquence (typiquement 128 Hz, pour ne pas être pollué par le 50 Hz du secteur) entre la prise de terre à mesurer E et un piquet auxiliaire d’injection H planté au loin. Une sonde de potentiel S mesure la tension entre la terre et un point intermédiaire. La résistance vaut alors R = U/I.

Telluromètre R = U / I E Terre à mesurer S Sonde à 62 % de D H Injection D = 20 à 40 m 0,62 × D

Pourquoi 62 % ? Autour de chaque piquet parcouru par un courant, le potentiel du sol décroît rapidement puis se stabilise sur un « plateau ». Ce plateau, c’est précisément la terre lointaine décrite plus haut : placer la sonde S à 62 % de la distance E–H garantit théoriquement qu’elle s’y trouve, hors des zones de résistance des deux piquets. Bonne pratique : refaire la mesure en décalant la sonde de ± 10 % ; si les trois valeurs sont proches, la mesure est valide. Si elles divergent, éloigner le piquet H et recommencer.

La méthode Wenner : mesurer la résistivité avant de creuser

Avec un telluromètre 4 pôles, la méthode Wenner permet de cartographier la résistivité du sol avant d’installer la terre. Quatre piquets alignés et équidistants (distance a) : les deux extrêmes injectent le courant, les deux centraux mesurent la tension. La résistivité moyenne à la profondeur ≈ 0,75 × a vaut :

ρ = 2π × a × R
a : espacement entre piquets (m) — R : valeur lue (Ω). En répétant la mesure avec plusieurs valeurs de a, on sonde le sol à différentes profondeurs.

C’est l’outil idéal pour répondre à la question : « est-ce que ça vaut le coup d’enfoncer un piquet de 6 m, ou est-ce que je tape dans la roche à 1,50 m ? »

La pince de terre (mesure en boucle)

La pince ampèremétrique de terre injecte une tension par induction dans le conducteur de terre et mesure le courant qui circule dans la boucle formée par la prise de terre, le sol et les autres terres du réseau (neutre du distributeur, terres voisines). Sans planter de piquet auxiliaire ni rien déconnecter, elle donne la résistance de boucle — une valeur légèrement pessimiste mais très pratique pour la surveillance périodique. Elle ne fonctionne que si la terre est reliée à un réseau maillé ; inutilisable sur une terre isolée.

Méthode à proscrire : la « mesure » consistant à utiliser le neutre EDF comme référence avec un simple multimètre sous tension secteur. Dangereuse et fausse. Un telluromètre 3 pôles d’entrée de gamme se trouve autour de 100 à 150 €, et se prête très bien entre OM d’un même radio-club.

Quelles valeurs viser ?

UsageValeur cibleRéférence
Sécurité électrique (différentiel 30 mA)< 100 ΩNF C 15-100
Protection foudre / paratonnerre< 10 ΩNF C 17-100 / EN 62305
Terre « confort » station radio< 20 à 30 ΩBonne pratique OM

L’utilité en radioamateur

La protection contre la foudre : l’argument numéro un

C’est la vraie raison d’être de la terre profonde à la station. Un pylône, un mât, une antenne filaire captent les surtensions atmosphériques, y compris par coups de foudre indirects à plusieurs centaines de mètres. La stratégie éprouvée :

1

Mettre le pylône à la terre au plus court : conducteur cuivre 25 mm² minimum (ou feuillard), trajet le plus rectiligne possible, sans boucle ni angle vif — à ces fréquences d’impulsion, chaque mètre de câble ajoute environ 1 µH, et l’inductance compte autant que la résistance.

2

Point d’entrée unique : tous les coaxiaux passent par un panneau d’entrée métallique relié à la terre, équipé de parafoudres coaxiaux (éclateurs à gaz), avant de pénétrer dans le shack.

3

Interconnexion des terres : la terre « radio » doit impérativement être reliée à la terre du tableau électrique de la maison. Deux terres séparées créent une différence de potentiel destructrice lors d’un impact — c’est le matériel (et parfois l’opérateur) qui sert alors de conducteur d’équilibrage.

La réduction du bruit

Une bonne terre de station n’est pas un remède miracle contre le QRM, mais elle y contribue : elle stabilise le potentiel des châssis, offre un chemin de retour aux courants de mode commun (en complément des selfs de choc sur les coaxiaux) et évite que le réseau électrique domestique ne serve de « terre » par défaut avec tout le bruit qu’il transporte. À la station, une barre de terre en cuivre derrière la table, reliée à la terre profonde par une tresse large et courte, sur laquelle viennent se raccorder transceiver, alimentation, boîte de couplage et PC, reste le montage de référence.

Terre RF : le grand malentendu

Un piquet de terre, même excellent à 50 Hz, est une mauvaise terre en HF. À 7 MHz, quelques mètres de conducteur entre le shack et le piquet représentent une impédance de plusieurs dizaines à centaines d’ohms — et si la longueur approche λ/4, le fil de terre se transforme en antenne et ramène la HF dans la station (micro qui « pique », TOS instable, RFI).

Pour le plan de sol d’une antenne verticale quart d’onde, ce sont les radians (élevés et accordés, ou nombreux et posés au sol) qui font le travail : ils fournissent le courant de retour par couplage capacitif et réduisent les pertes dans le sol. Le piquet à la base de la verticale sert à l’écoulement statique et à la foudre, pas au rayonnement. De même, pour un long-fil alimenté contre terre, un contrepoids résonnant fera toujours mieux qu’un piquet. En résumé :

FonctionBonne solutionFausse bonne idée
Sécurité 50 HzPiquet(s), liaison au tableau
FoudreTerre profonde < 10 Ω, trajets courts, parafoudresTerre radio isolée de la terre maison
Retour RF d’une verticaleRadians / contrepoidsPiquet profond seul
Courants de mode communSelfs de choc + barre de terreLong fil vert-jaune jusqu’au jardin

Améliorer une terre médiocre

Multiplier les piquets

Plusieurs piquets en parallèle, espacés d’au moins deux fois leur longueur, reliés par un conducteur enterré nu (qui participe lui-même à la prise de terre).

Ceinturage à fond de fouille

La meilleure terre reste le câble cuivre nu 25 mm² en boucle autour des fondations, à 1 m de profondeur. À prévoir absolument en cas de construction ou de tranchée ouverte.

Bentonite

Argile gonflante qui retient l’humidité autour du piquet et abaisse durablement la résistance de contact. Se met en œuvre dans un forage légèrement surdimensionné.

Le sel : à éviter

Le gros sel autour du piquet améliore spectaculairement la mesure… pendant une saison. Il est lessivé par les pluies et corrode le piquet. Solution de dépannage, pas d’installation.

En résumé

La terre profonde est avant tout une assurance : elle protège l’opérateur (sécurité électrique) et la station (foudre). Elle se dimensionne à partir de la résistivité du sol, se vérifie au telluromètre par la méthode des 62 %, et se surveille dans le temps — une mesure par an, en période sèche, suffit. En revanche, elle ne remplace jamais un vrai plan de sol RF : pour faire rayonner une verticale, ce sont les radians qui comptent. Piquet pour la foudre, radians pour la HF : deux mondes, deux physiques, deux solutions.

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